Le choix inéluctable de Mochè

 


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L'orgueil de Qorah
Qorah conteste la kéhounna guédola

Le choix inéluctable de Mochè

Confronté à Qorah et à sa faction, Mochè dut longtemps se contenir. Les mobiles de Qorah pour alimenter la querelle ne sont pas désintéressés. Au départ, c'est le choix d'Èlitsafane, fils de Ôuzièl, qui déclenche la révolte.

Jaloux de sa nomination à la tête des fils de Qèhate, Qorah s'est dit, selon le Midrache(1) :

"Mon père et ses frères étaient quatre tel qu'il est dit(2) :

"Et les fils de Qèhate sont : Âmram, Yitshar, Hèbrone et Ôuzièl." Aharone, fils de Âmram, le premier-né, reçoit la grande-prêtrise et Mochè la royauté. Or, qui peut prétendre à la seconde place? N'est-ce pas moi, fils de Yitshar, puîné de Âmram? Mais [Mochè] décide plutôt d'élever à la dignité de prince le fils de Ôuzièl, le plus jeune des frères. Je proteste donc et déclare ses décisions nulles et non avenues."

Mais on se rend vite compte que Qorah vise surtout la dignité d'Aharone. Il est évident que, contestant Aharone, Qorah s'en prenne surtout à Mochè.

L'attitude de Mochè est on ne peut plus calme, pacifique. Il sait que la révolte de Qorah provoquerait une division dans le peuple dont les conséquences désastreuses sont faciles à prévoir. Aussi préfère-t-il circonscrire cette révolte et la réduire à sa plus simple expression afin de ne point donner prise à la radicalisation de ce qu'il pensait n'être qu'une mutinerie.

Mochè multiplie les démarches auprès de Qorah, auprès de ses alliés, Datane et Abiram. Sans succès. Bien au contraire, ils refusent toute discussion pour ne pas succomber aux arguments judicieux de Mochè. Devant le grand risque de voir cette révolte dégénérer en insurrection générale, Mochè propose à Qorah et à sa faction de procéder, en même temps qu'Aharone, à l'offrande de l'encens. Il dit(3) :

"Faites ceci : munissez-vous d'encensoirs, toi Qorah, et tout ton parti; mettez-y du feu et remplissez-les de parfum devant le Seigneur, demain. Or, l'homme que distinguera le Seigneur, c'est celui-là qui est saint. Assez donc, enfants de Léwi!"

Qorah est un homme averti. D'ieu ne saurait choisir qu'un seul homme. Lui seul sera l'élu, le saint. Le reste mourra. Ne seraient-ils pas, tous, insensés, pour oser procéder à l'offrande après un tel avertissement?

Mochè s'attend à un apaisement surtout s'ils profitent de la nuit pour réfléchir et revenir à de meilleurs sentiments. Mais Qorah s'enferme dans son propre système. Il profite de la nuit pour rallier ses troupes et alimenter, par des discours démagogiques, la révolte.

Constatant l'échec de tous ses efforts, de toutes ses tentatives de ramener la paix et l'unité dans le peuple, Mochè se trouve dans l'obligation de réclamer l'intervention divine.

Le Midrache(4) décrit avec précision l'état d'esprit de Mochè. Il rapporte notamment(5) :

"Mochè, fort contristé,...  : Pourquoi [cette colère]? Parce qu'un homme, en conflit avec son ami, recevant la réponse [à son argument], est satisfait; mais ne recevant pas de réponse, il souffre" dit au Seigneur : N'accueille point leur hommage, n'agrée pas leur repentir. Le texte ne devrait-il pas dire n'accueille pas leur service? Que signifie leur offrande? Ainsi dit Mochè devant le Saint béni soit-Il : Maître du monde, je sais qu'ils possèdent une part dans le sacrifice [quotidien] tel qu'il est dit(6) :

"Indépendamment de l'holocauste perpétuel, de son oblation offerte par tout Israël. Puisque ceux-là se sont détachés de tes fils, ne fais pas cas de leur part. Que le feu l'ignore et ne la consume point.

"Je n'ai jamais pris à un seul d'entre eux son âne. Je n'ai point pris ce qui me revient [de droit]. D'habitude, un homme occupé à œuvrer pour les affaires sacrées [du public] reçoit son salaire du public, mais lorsque, en descendant de Midyane vers l'Égypte, je devais réquisitionner leur âne, étant occupé à leurs affaires, je ne l'ai point pris.

Ainsi Chémouèl le Juste s'exprime également(7) :

"Eh bien! Accusez-moi à la face de l'Ét'ernel et à la face de Son élu, s'il est quelqu'un dont j'aie pris le bœuf ou l'âne. Le bœuf que j'offrais en sacrifice pour invoquer la miséricorde [divine] pour eux ou pour oindre leur roi, ce bœuf m'appartient, tel qu'il est dit(8) :

"Emmène avec toi une génisse...". Et il est dit(9) :

"[Chémouèl] est arrivé aujourd'hui dans la ville, le peuple devant faire aujourd'hui un sacrifice sur le haut-lieu." Je ne l'ai point prélevé sur leurs biens. Lorsque je me rendais pour les juger et m'occuper de leurs affaires, en passant dans toutes les villes d'Israël, tel qu'il est dit(10) :

"Tous les ans il faisait un voyage, parcourant Bèt Èl...", je parcourais de ville en ville, de lieu en lieu, montant mon âne, alors que d'habitude ce sont les plaignants qui se rendent chez le juge. Il est écrit à propos de Mochè(11) :

"Lorsqu'ils ont une affaire, elle m'est soumise; alors je prononce entre les partis..." En revanche, je n'ai pas agi ainsi; j'allais vers eux et n'ai point lésé l'un d'entre eux, je n'ai point rendu coupable l'innocent ni innocenté le coupable.

Mais, comme Mochè constate leur orgueil tenace, il dit à Qorah : "Toi et tout ton parti.." Cette nuit, Qorah induisant Israël en erreur, disait : Vous pensez que je veux me réserver la grandeur? Je demande que cette gloire revienne à tous car Mochè s'est attribué la royauté et la grande-prêtrise à son frère. Il allait, tentant chaque tribu, épousant leur intérêt jusqu'à les gagner à sa cause ainsi qu'il est dit(12) :

"Qorah avait ameuté contre eux toute la communauté à l'entrée de la Tente d'assignation." Tous se rassemblent donc pour faire entendre, en même temps que lui, des propos contestataires."

Ainsi le midrache rend-il compte de l'état d'esprit à la fois de Qorah et de Mochè. Excédé par les manœuvres de Qorah qui fuit toute discussion pour ne pas donner l'occasion de démontrer aux yeux de tous le mal fondé de toutes ses allégations, Mochè est fort contristé.

La colère ne convient pas à un homme comme Mochè. Il faut qu'il soit tellement désappointé par la mauvaise foi, les manœuvres dilatoires, les propos démagogiques de Qorah, pour céder à ce sentiment! Mochè ne saurait comprendre qu'après tant de preuves d'attachement au peuple, d'abnégation, qu'on puisse remettre en question sa bonne foi. S'il est choisi pour être roi, ce n'est point lui qui le demande! Bien au contraire, il agit toujours de telle sorte qu'on n'ait point à se tromper sur son compte. Il évite tout ce qui peut donner à croire qu'il se comporte en roi.

Venant de Midyane, il devait prendre un âne sur le compte du peuple. Il ne le fait pas car il ne se reconnaît aucun privilège même si le droit le lui accorde. Au service du peuple, il ne réclame rien qui puisse être un jour interprété comme un abus de pouvoir. La conscience de Mochè lui dicte un respect rigoureux de tous les acquis du peuple. Léser et faire du mal à quiconque est, à ses yeux, considéré comme un abandon des relations idéales qui le rattachent au peuple. Il a toujours milité en faveur du bien-être d'Israël. Il a souvent assumé, lors de crises graves dans les relations du peuple avec D'ieu, le risque de payer de sa vie et de son bonheur.

En le contestant, Qorah met en cause tout l'idéal de Mochè. En lui prêtant des intentions sordides et tendancieuses, Qorah sait qu'il joue avec la sensibilité de Mochè. Certes, n'a-t-il pas droit de se laisser gagner par des sentiments révélant son exaspération. Mais Mochè souffre dans son cœur, dans son esprit, de cette attitude à vouloir critiquer, à briser tout l'édifice chèrement bâti par lui, sans lui donner la chance de se justifier.

Si Mochè exprime son amertume, c'est devant D'ieu, Lui qui apprécie à sa juste valeur sa conduite. Mochè surprend par sa demande : "N'accueille point leur hommage". Le sacrifice quotidien, l'holocauste perpétuel, appartient à tout Israël. Chacun a sa part dans le sacrifice. Et Mochè voudrait que D'ieu, refusant leur part, montre aux yeux de tous que Qorah et son parti choisissent délibérément de se détacher de la collectivité d'Israël.

Est-il, toutefois, possible de faire une telle demande sans mettre en péril l'esprit même du sacrifice quotidien? Pour le midrache, l'existence du monde tient autant sur les sacrifices que sur la pratique de la bienfaisance et de la Tora(13).

Or, nous semble-t-il, Qorah conteste le principe même de la Tora, révélée au Sinaï, et dont l'intermédiaire et artisan est justement Mochè, ainsi que le principe de la coexistence pacifique au sein de la société. Pour cette raison, Mochè demande que soit refusé à Qorah le mérite de voir sa part de sacrifice consumée pour bien souligner que la remise en cause des deux premiers principes entraîne fatalement celle du troisième principe.

Néanmoins, le midrache est intéressant par le parallèle qu'il établit entre Mochè et Chémouèl. En effet, les deux destins se ressemblent. Mais l'intérêt réside, en fait, dans la revanche de l'histoire. En effet, Qorah étonne par cette attitude aussi radicale. N'est-il pas hasardeux de s'attaquer à Mochè? Malgré son intelligence, il se laisse entraîner à cette folie.

"Sa vision, souligne Rachi(14), l'a induit en erreur. Il voyait une grande lignée issue de lui, dont Chémouèl, comparé à Mochè et à Aharone(15). Il s'est dit : par son mérite, je serai sauvé. Il voyait aussi les 24 groupes de Léwiim de garde qui, descendant de ses petits-fils, prophétisaient tous sous l'inspiration divine, ainsi qu'il est dit(16) :

"Tous ceux-ci étaient fils de Hèmane". Il s'est dit alors : Toute cette grandeur sortirait un jour de moi, et moi je me tairais?"

Ce qui pousse donc Qorah à comploter contre Mochè, c'est avant tout l'existence de Chémouèl. Celui-ci est prophète, dirigeant le peuple à la manière de Mochè. Sa disponibilité et son amour pour le peuple rappellent fort bien les vertus essentielles de Mochè. Et pourtant, il connaît, lui aussi, la même contestation. Le peuple réclame un roi. Chémouèl est renié malgré tout le bien qu'il a fait pour Israël.

Il accuse Israël de manquer de fidélité envers D'ieu qui n'a cessé de lui fournir des marques d'amour et de bonté. Lui-même se sent rejeté alors qu'il avait mis tout en œuvre pour servir Israël. Ses arguments rappellent étrangement ceux de Mochè! L'histoire n'est-elle pas en train de servir à Chémouèl le même traitement que Qorah fit subir à Mochè? L'attitude de Qorah eut nécessairement des prolongements dans l'histoire. La souffrance de Chémouèl, descendant de Qorah, est identique à celle de Mochè.

Qorah, dans le feu de l'action, n'attache aucune importance au retournement de situation. La logique et la raison ne sont pas de mise lorsque l'intérêt immédiat est en jeu, lorsque des problèmes d'honneur, de grandeur et de privilège s'en mêlent. Mochè n'arrive pas à communiquer avec Qorah. L'un ne parle que de gloire et de dignité, l'autre fait ressortir le droit, fait appel à la raison.

Ne pouvant mettre un terme à une querelle fausse et injuste tant l'orgueil de Qorah est immense, Mochè recourt à ce qui représente le service le plus apprécié par D'ieu : l'offrande des encens. Qorah sait qu'il risque gros en acceptant une telle épreuve. Mais comment faire marche arrière après un engagement aussi ferme à lutter contre Mochè?

La nuit est là pour réfléchir. Peut-être Qorah saura-t-il l'exploiter pour revenir à de meilleurs sentiments. C'est sa seule chance. Il ne la saisit pas. Il passe plutôt la nuit à ameuter tout le peuple, l'inciter à la révolte contre Mochè, mettant ainsi le peuple en péril.

Si Mochè souhaite la fin de Qorah, il ne désire à aucun moment voir le peuple périr par sa faute. Il saisit aussitôt l'occasion pour invoquer la miséricorde divine pour tous ces innocents qui se sont laissés berner par les propos de Qorah.

Le Midrache(17), citant(18) :

"Et l'Ét'ernel parla à Mochè et Aharone en ces termes : "Séparez-vous de cette communauté, Je veux l'anéantir à l'instant". Mais ils tombèrent sur leur face et dirent : "Seigneur! D'ieu des esprits de toute chair! Quoi, un seul homme aura péché et Tu T'irriterais contre la communauté tout entière!", poursuit : Ils dirent : Maître du monde, un roi, de chair et de sang, dont dix ou vingt habitants de l'une des villes se soulèvent, l'injurient ou font affront à l'un de ses ministres, envoie ses légions pour les anéantir, bons et mauvais parce qu'il ignore lequel se soulève, lequel honore et lequel injurie. Mais Toi, connaissant les pensées de l'homme, sondant les cœurs et les reins, le penchant de Tes créatures, Tu sais, Tu distingues entre celui qui se révolte ou non, entre celui qui pèche ou non. Tu connais l'esprit de tout un chacun. C'est pourquoi il est dit : "Un seul homme aura péché". Le Saint béni soit-Il répond : Vous avez bien parlé. Je ferai connaître qui a péché et qui n'a pas péché."

Ainsi donc, le soulèvement de Qorah n'a finalement abouti qu'à l'anéantissement de toute sa faction. Même les nourrissons et les biens de Qorah et de son parti furent anéantis. Mochè n'a pu l'éviter tant l'orgueil et la folie des grandeurs étaient considérables.

1. Bé-midbar Rabba chap. 17, paragr. 1.

2. Chémot 6, 18.

3. Bé-midbar 16, 7-8.

4. Bé-midbar Rabba chap. 18, paragr. 9.

5. Bé-midbar 16, 15.

6. Bé-midbar 29, 16.

7. Chémouèl 1. 12, 3.

8. id. 16, 2.

9. ibid. 9, 12.

10. Chémouèl 1. 7, 16.

11. Chémot 18, 16.

12. Bé-midbar 16, 19.

13. cf. Avot 1, 2.

14. cf. sur Bé-midbar 16, 7.

15. cf. Téhillim 94, 6.

16. Divrè ha-Yamim 1, 25, 5.

17. Tanhouma sur la sidra paragr. 7.

18. Bé-midbar 16, 20-23.